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La grande traversée - par Capleymar le 04/12/2012 09:56

Patrick Edlinger nous a quittés.

Qui n’a jamais entendu dire : « j’ai vu un type grimper à mains nues, sans corde, il s’appelle comment déjà ? » On avait des difficultés à retenir ce nom, mais l’image de ce corps flexible en parfaite osmose avec les parois vertigineuses des gorges du Verdon reste gravée dans la mémoire de chacun, adepte de « la progression verticale » ou non. C’est ainsi que Patrick, dans le début des années 80, a révélé au grand public une activité jusqu’alors très confidentielle, l’escalade libre.

Patrick Edlinger considérait sa pratique davantage comme un mode de vie que comme une simple discipline sportive. Au-delà de la performance, il a su traduire des valeurs intéressantes, comme le respect d'une nature sauvage et fragile, l’intégrité dans l’exercice de son activité. Mais, par-dessus tout, il a montré que ce sport générait d’autres finalités que la seule concurrence entre individus. Paradoxalement, bien qu’ayant participé aux premières compétitions, ce n’était pas un adepte de ce type de challenge, mais il l’a involontairement promu en popularisant cette discipline.

Pourtant, sa démarche revêtait un caractère bien différent.

C’était un personnage profondément romantique, un Don Quichotte qui aurait réalisé son rêve. Son refus du compromis avec le rocher, sa recherche de l’esthétique la plus aboutie dans sa gestuelle constituaient une sorte de ligne de conduite aristocratique ; c’était un Seigneur nomade et solitaire,  dont le charisme a séduit les grimpeurs du monde entier.

J’entends par « solitaire » un retrait du monde indispensable à la concentration lors de ses ascensions. Car Patrick n’était pas un ermite, les nombreux témoignages d’amitié qui s’expriment depuis son décès en attestent. Les dialogues colorés qui rythment certains films dont il a été le protagoniste révèlent une personnalité chaleureuse et communicative.  À l’instar de Georges Livanos  « Le Grec »,  « Le Blond » a « méridionalisé » l’escalade, l’a extraite de son contexte strictement alpin, tant d’un point de vue physique que symbolique. Une subtile alchimie constituée de séduction et de génie a élevé Patrick au rang d’une sorte de demi-dieu.

Au fond, il serait plus pertinent de comparer ce héros des temps modernes à un artiste qu’à un sportif. Son œuvre foisonnante et éphémère relève autant d’une création chorégraphique que d’un exploit sportif, l’exigence physique que requiert la danse classique n’a d’ailleurs rien à envier à la préparation d’un athlète de haut niveau. Le culte du « geste parfait » existe dans d’autres disciplines sportives, mais la différence profonde s’inscrit dans l’engagement mental, car, comme Patrick le disait lui-même « faire des équilibres précaires à 200 mètres du sol, cela n’a plus rien à voir »…

Derrière ce moral d’acier se dissimulait à peine une grande fragilité, celle-là même qui lui permit de développer sa prodigieuse intuition, son « intelligence du rocher », mais fut probablement aussi source d’un malaise plus profond, inconnu du grand public.

Aujourd’hui, nous éprouvons le triste sentiment d’avoir perdu le compagnon de cordée dont nous avons tous rêvé. 


Patrick Edlinger à Pyrénicimes 2010 par FFME



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